Accord UE-Mercosur : l’agriculture brésilienne face à une nouvelle ère commerciale

L’ouverture accrue du marché européen aux produits agricoles du Mercosur pourrait offrir de nouvelles perspectives aux exportateurs brésiliens de soja, de sucre et de viande bovine. Cette opportunité économique nourrit cependant les inquiétudes des organisations environnementales et des représentants de l’agriculture familiale, qui redoutent une intensification de la pression sur les terres et les écosystèmes.

Après plus de vingt-cinq années de négociations, l’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur ouvre la voie à une transformation importante des échanges entre les deux blocs.

Au Brésil, première économie du Mercosur, le secteur agricole figure parmi les principaux bénéficiaires attendus. Le pays occupe déjà une place majeure sur les marchés mondiaux du soja, de la viande bovine, du sucre ou encore du jus d’orange.

L’abaissement de certaines barrières douanières européennes pourrait désormais renforcer ces exportations. Selon une estimation de l’Insper, institut d’enseignement et de recherche basé à São Paulo, les ventes agricoles brésiliennes à destination de l’Europe pourraient progresser de 2 à 7 % sous l’effet de l’accord.

Les organisations représentant les grands producteurs agricoles brésiliens accueillent donc favorablement le rapprochement commercial avec l’Europe. Mais ses conséquences potentielles font l’objet d’un débat beaucoup plus large au Brésil.

Soja, viande et sucre parmi les secteurs concernés

Plusieurs productions agricoles stratégiques pour l’économie brésilienne sont directement concernées par la réduction ou la suppression de droits de douane, parfois dans les limites de quotas prévus par l’accord.

C’est notamment le cas du soja, du sucre et de la viande bovine.

Ces filières sont largement tournées vers l’exportation et reposent en partie sur de très grandes exploitations. Le Brésil présente en effet une concentration foncière particulièrement importante : environ 1 % des propriétés agricoles représenteraient près de la moitié des terres cultivées.

L’accord pourrait donc consolider la position économique des grands groupes et propriétaires déjà présents sur les marchés internationaux.

Cette perspective inquiète certaines organisations représentant les populations rurales et l’agriculture familiale. Elles craignent que la priorité accordée aux grandes cultures d’exportation ne détourne davantage de terres et de capitaux des exploitations de plus petite taille destinées notamment au marché intérieur.

La déforestation au cœur des inquiétudes

La question environnementale constitue l’un des principaux points de tension entourant le développement de l’agriculture brésilienne.

Selon les données du réseau MapBiomas, l’agriculture et l’élevage ont joué un rôle déterminant dans la déforestation enregistrée au Brésil ces dernières années. Entre 2019 et 2024, la quasi-totalité des pertes de végétation naturelle recensées dans le pays étaient associées à des activités agricoles.

Une augmentation de la demande européenne pourrait donc accentuer la pression sur certains territoires si la hausse de production nécessite de nouvelles surfaces.

Une étude remise au gouvernement français en 2020 avait notamment cherché à mesurer les conséquences d’une augmentation de la production bovine dans les pays du Mercosur. Elle estimait que plusieurs centaines de milliers d’hectares supplémentaires pourraient être concernés par la déforestation.

Ces projections restent débattues et dépendent notamment de l’évolution des rendements, des pratiques agricoles et de l’application des réglementations environnementales.

Elles illustrent néanmoins l’un des principaux défis du traité : développer les échanges commerciaux sans encourager indirectement l’expansion agricole au détriment des forêts.

La question sensible des pesticides

L’utilisation des produits phytosanitaires constitue une autre source de préoccupation.

L’agriculture brésilienne consomme d’importantes quantités de pesticides, en particulier dans les grandes cultures intensives. Le soja, le maïs et la canne à sucre concentrent une part très importante de leur utilisation.

Le sujet concerne également directement l’Europe. Des entreprises européennes continuent d’exporter vers des pays tiers certaines substances dont l’utilisation n’est plus autorisée au sein de l’Union européenne.

Selon une enquête menée par les organisations Public Eye et Unearthed, près de 20 000 tonnes de pesticides interdits d’utilisation dans l’UE auraient été exportées vers les pays du Mercosur en 2024. Le Brésil représentait la majeure partie de ces volumes.

Les opposants à l’accord craignent qu’une intensification des grandes productions agricoles destinées à l’exportation ne conduise à une augmentation supplémentaire de l’utilisation de ces produits.

La question possède également une dimension sanitaire. Les autorités brésiliennes recensent depuis plusieurs années des dizaines de milliers de cas d’intoxication associés aux pesticides, tandis que les spécialistes considèrent qu’une partie importante des incidents n’est jamais déclarée.

Les petits agriculteurs redoutent un déséquilibre

Au-delà de l’environnement, le débat concerne le modèle de développement agricole que le Brésil souhaite privilégier.

Le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) et d’autres organisations proches de l’agriculture familiale contestent depuis plusieurs années l’accord avec l’Union européenne.

Selon ses détracteurs, celui-ci risque de renforcer un modèle dans lequel le Brésil exporte principalement des matières premières agricoles tandis qu’il importe davantage de produits industriels et technologiques européens.

Ils craignent également que les grandes exploitations exportatrices disposent de moyens supplémentaires pour acquérir des terres et investir, renforçant encore la concentration du secteur agricole.

Les défenseurs du traité mettent au contraire en avant les débouchés commerciaux supplémentaires, l’arrivée potentielle d’investissements et une meilleure intégration du Brésil aux échanges internationaux.

Commerce et environnement, un équilibre délicat

L’accord soulève enfin une question plus générale concernant l’articulation entre politique commerciale et réglementation environnementale.

Certaines dispositions permettent à une partie de demander des consultations lorsqu’elle considère qu’une nouvelle mesure adoptée par son partenaire porte atteinte aux avantages commerciaux prévus par l’accord. Des mécanismes de médiation et de règlement des différends sont également prévus.

Pour les organisations environnementales, ces dispositions doivent être suffisamment encadrées pour éviter qu’elles ne découragent l’adoption de nouvelles réglementations écologiques.

Le débat illustre les contradictions auxquelles sont confrontés aussi bien le gouvernement brésilien que les dirigeants européens. Le président Luiz Inácio Lula da Silva a fait de la lutte contre la déforestation l’un des marqueurs de son retour au pouvoir, tout en défendant fortement les intérêts commerciaux du Brésil et le développement de ses exportations.

L’accord UE-Mercosur pourrait ainsi représenter une opportunité considérable pour l’agriculture brésilienne. Son impact à long terme dépendra cependant largement des conditions dans lesquelles cette croissance sera organisée et de la capacité des deux blocs à faire coexister développement des échanges, protection des écosystèmes et soutien aux différentes formes d’agriculture.

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